Canal de Beagle

 

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LA TERRE DE FEU D'EST EN OUEST

10 janvier 2008 - DANS BEAGLE

Départ de Baia Aguirre à 6h.

Nous avons entre 30 miles (Isla gardiner) et 45 miles (Baia Cambaceres) pour atteindre l'abri suivant On se disait, ça va aller tout seul... Penses-tu !

2 noeuds de courant contraire pendant 6h = 14 milles au compteur à 14 h, la baia Cambacerès ce sera pour une autre fois, déjà qu'on va avoir du mal à arriver à Gardiner...D'autant que le froid amoindri notre résistance et que dans Beagle, ce n'est pas vraiment imaginable de mettre le pilote auto.

Arrivés à Isla Gardiner, tombons l'annexe pour faire un tour sur le plancher des vaches qu'on n'a pas foulé depuis 3 semaines.
L'endroit est désolé, c'est une ancienne base de l'armada chilienne. Par radio, nous avions  demandé l'autorisation,de planter l'ancre  bien que n'ayant pas encore fait notre entrée officielle dans le pays. Cela nous fût accordé très courtoisement, il nous est seulement demandé d'avertir le lendemain de notre présence ou de notre départ. Bien sûr, on oublie, peu habitués encore à se signaler matin et soir aux autorités. Et donc, à 8h du matin, nous sommes réveillés par le bruit des pales d'un hélicoptère venu relever le nom des bateaux.

Nous apprendrons vite qu'il est nécessaire d'indiquer sa position matin et soir pour des soucis de sécurité.

On descend donc à terre. Le lieu est un peu sinistre avec le plafond bas et ces bâtiments à l'abandon. Le sol est recouvert d'une mousse épaisse et spongieuse où il est difficile de progresser sans fatigue. D'autant qu'après 3 semaines en mer, les jambes ont du mal à reprendre un rythme normal.

La faune est très développée et peu farouche, beaucoup d'oiseaux, albatros, cormoran, sternes, échassiers, des rongeurs aussi ragondins et loutres.

 

 

11 Janvier 2008 - DANS BEAGLE

On remet en route pour la baia Relegada, juste à côté de Puerto Haberton. En fait de Puerto, c'est quatre-cinq maisons, 1 restau qui ne fonctionne qu'à midi avec le vapeur des touristes qui arrive d'Ushuaia.

En descendant à terre, on croise des locaux visiblement mieux adaptés au froid que nous !.

 

La baie est remarquablement bien protégée et nous allons y rester deux jours, bloqués par un N-O musclé. C'est beau les sommets enneigés autour de nous. La pêche aux crabes, ça ne donne rien. Les fonds sont couverts de kelp une espèce d'algue géante dont les tiges peuvent faire 15 mm de diamètre et qui remontent à la surface sur 15-20 mètres de profondeur. Elles peuvent être embêtantes pour les hélices mais peuvent aussi indiquer un rocher submergé.

 

 

Le canal de Beagle, large de 6 ou 7 milles, est orienté est-ouest et, comme nous le constaterons à plusieurs reprises,, le vent dominant s'oriente dans le sens du canal. Ceux qui viennent de l'est, comme nous, auront à lutter contre le clapot et le vent d'ouest trois jours sur quatre. Sur ce côté de la cordillère, les pluies sont fréquentes mais fines comme un crachin breton. Sur les rives du canal, les montagnes sont pelées avec par ci par là quelques patches de végétation chétive. La rive sud appartient au Chili, la rive nord, à l'Argentine. Problème, les meilleurs mouillages sont côté chilien et nous devons faire notre sortie à Ushuaia (Argentine) avant d'aller au Chili.....

14 Janvier 2008 - VERS USHUAIA 1er ESSAI

On décolle pour Ushuaia. Au fur et à mesure de notre avancée, le vent ne cesse de forcir. La vitesse tombe à 2 noeuds puis un, puis 0,5. Parfois, pendant de longues secondes le GPS nous donne une vitesse nulle ! Nous sommes à 3 milles du phare des éclaireurs, on insiste pendant 2h à tirer des bords, à s'aider des voiles, rien n'y fait, le capitaine en ronge ses gants. Dégoûtés, on renonce. Marche arrière la mort dans l'âme vers la côte chilienne où une fois de plus nous allons demander l'hospitalité aux autorités.

Baia Villarino. Premier jour : bien à l'ancre, deuxième jour avec 35 noeuds, l'ancre a tenu, mais on a regretté de ne s'être pas accrochés aux arbres.

Et on comprend pourquoi l'ancre a si bien tenu par la masse de kelp qu'on remonte avec. Jean nous dégage au coupe-coupe sénégalais

 

 

17 janvier 2008- VERS USHUAIA 2ème ESSAI

Non sans mal, nous arrivons à Ushuaia sous un vent rafaleux. Nous avons parcouru les derniers milles à la vitesse supersonique de 1,5 noeuds ! Je peux dire que le phare des éclaireurs, on a eu le temps de l'examiner sous toutes ses coutures...Ushuaia nous apparaît au loin, cernée de montagnes noires et inquiétantes...

 

On prend un coffre de justesse, puis on se fait dire que non, il faut aller au ponton du club nautique, les bouées étant réservées aux "socios". On se dégage, sous les rafales, il n'y a qu'une place de libre et pas bien grande. Remontée de l'adrénaline. Le capitaine nous fait une arrivée sans faute; on s'amarre rapidement avec l'aide des bras tendus du ponton. Les Jojo's ont dû, eux aussi relâcher leur coffre. Ils arrivent pour se mettre à couple et dans une rafale ingérable nous arrachent le panneau solaire tribord avec l'étai de leur foc. MERDE !

 

 

29 Janvier 2008 - USHUAIA - VERS PUERTO WILLIAMS (Chili)

Avons passé un peu plus d'une semaine sur ce ponton (non flottant) alternant les courses techniques et le ravitaillement pour 3 mois. Ushuaia ne nous a pas vraiment plu, c'est une ville tournée essentiellement vers le tourisme de masse (3 à 4 paquebots et 8 avions par semaine), les boutiques sont luxueuses, l'entrée du musée local coûte 10 euros (plus de trois kilos de filet de boeuf !). Quand tout fût fini, on était contents de repartir, car le ponton situé à la racine d'une vallée entre deux montagnes se trouve en plein dans l'accélération du vent d'ouest. Les aussières raguent et les pare battages s'écrasent sous le poids de nos deux bateaux. Et quand le vent d'est se lève (rare, mais pas impossible sur une semaine), le clapot est tel que tous les bateaux s'enfuient se mettre à l'ancre.

Donc, on part pour Puerto Williams pour faire notre entrée officielle au Chili. MAIS, pour cela, il faut revenir en arrière de 30 milles, on salue le phare des éclaireurs une fois de plus. Nav tranquille dans ce sens là : petite brise de portant.

  On arrive le soir même au Yacht Club Milcavi, accueillis par une nuée de cormorans, tellement compacte qu'on les a pris tout d'abord pour un banc de sable.

 

Alors là, changement de décor. C'est situé dans un bras de rivière  où l'armada chilienne a échoué un vieux bateau militaire de transport en ferraille qui sert d'amarrage aux voiliers de passage. A l'intérieur, les militaires se sont installés un bar où ils viennent finir leur semaine en buvant des seaux de Pisco (alcool local) jusqu'à une heure avancée de la matinée suivante. Tout ça en compagnie des voileux ayant envie de faire la fête.

 

Puerto Williams est en fait une ville de garnison où les militaires et leur famille font 90% de la population. L'armada fait beaucoup de choses : transport de marchandises et de civils, entretien des routes et des chemins, des phares et des balises, construction de ponts et de débarcadères, ramassage des ordures, etc...Moi, je trouve ça très bien d'occuper les militaires au bien commun. En plus, ils ont très bonne presse auprès des civils. De petites épiceries, baptisées pompeusement "supermercado", proposent quelques produits de base. Les prix sont nettement plus élevés qu'à Ushuaia. La ville ne brille pas par la richesse, petites maisons de tôles ondulées peintes de différentes couleurs pour les civils et lotissement de pavillons blancs pour les militaires.

!

 

 

Nous sommes à 172km du cap Horn et... 15 001 km de Paris !

 

 

 

Ce jour là, il faisait beau, par contre il y avait du vent dans le canal !      

L'endroit est assez bien protégé de la houle avec une langue de sable qui brise la clapot sur la partie ouest de l'entrée.

Le dernier jour, on se retrouve à couple avec 4 bateaux en parallèle avec un gros vent de N-O qui écrase Ernest contre l'échelle toute rouillée du Milcavi sous le poids des 3 autres bateaux. Des aussières sont tendues dans tous les sens pour limiter l'écrasement, nos pare battages n'en peuvent plus.

 

On apprend aussi que nous sommes sous le trou de la couche d'ozone, l'armada diffuse du reste, un indice qui indique à la population d'avoir à se protéger et de ne pas sortir les enfants entre 11h et 15h.

Mais QUI est responsable de ce fichu trou ?

2 février 2008 - PUERTO WILLIAMS

Un équipage de charter nous avait chaudement recommandé la Caleta Victor Jara, pas loin d'ici. On aurait dû se méfier...

Nous partons donc de Puerto Williams avec un vent d'ouest persistant. Progression difficile jusqu'à ce que nous soyons sous le vent de la baie Onda. A 17h45, on pose l'ancre dans un calme parfait. Par précaution, Jean pose une seconde d'ancre affourchée sur le bâbord du bateau.

Les arbres avaient une drôle de tête, on aurait dû se méfier...

Les collines autour étaient basses, on aurait dû se méfier...

 

 

 

 

3 février 2008 - Caleta Victor Jara

Vers midi, le vent se lève. A 14h nos potes dérapent et remouillent sport dans des rafales de 25 noeuds. Jean pose une troisième ancre en plomb de sonde... A 17 h, c'est notre tour. 35 noeuds de vent, les trois ancres glissent sur le fond. Impossible de remonter les ancres sous les rafales à 40 noeuds. Trop dangereux. Et les cailloux se rapprochent et l'annexe boit le bouillon. En désespoir de cause, on met le moteur en route et Jean va rester 4h à la barre en vitesse lente pour soulager les ancres. Vers 23h, le vent faibli, à minuit, on remonte les ancres, on remouille et on part dormir d'un sommeil agité. A 5h du matin, alarme de la dérive d'ancre, c'est reparti, l'ancre glisse. On va s'y reprendre à trois fois dans un vent de plus en plus violent. Chaque fois, l'ancre glisse sur le fond sans accrocher. Enfin, en manoeuvre désespérée, Jean me dit "Passe derrière Jonathan, on va mouiller près de la côte". L'ancre accroche enfin. Il fait 7° et je suis en nage. Mais tout ça ne satisfait pas le capitaine, alors, on descend le moteur de l'annexe et muni d'une aussière de 100m il part sous les assauts du vent pour nous accrocher par l'avant à un rocher, puis avec une seconde par l'arrière. Il en profite pour accrocher aussi les Jojo's devant-derrière. On se rassure...

  

 

 

 

 

 

Une heure plus tard, Gérard appelle sur la VHF "L'aussière avant est décrochée". Panique à bord. Le rocher sur lequel Jean l'avait amarré s'est effondré et l'aussière flotte, détachée.

Jean replonge dans l'annexe et le voilà reparti sous les rafales. Il choisit un nouveau rocher, puis attend sur la rive pour voir comment ça se passe.

Au bout d'un quart d'heure, le rocher casse !

Il rattache à nouveau l'aussière sur un autre rocher, vérifie la nôtre qui commence à raguer ; avec un vieux bout trouvé au bord, il fabrique un fourrage pour épargner le cordage.

Au bout d'un certain temps, vu ce qu'il se passe avec les Jojo's, on décide d'installer une deuxième aussière à l'avant par sécurité sur les 2 bateaux. Jean et Gérard, qui est descendu cette fois, reviennent enfin aux bateaux sous les rafales, trempés et transis, mais sains et saufs. Nuit ventée mais sans surprise.

 

5 février 2008 - Caleta Victor Jara

Ce matin, il fait 7° dehors et les collines alentours sont couvertes de neige.

Il fait 11° dans le bateau et le chauffage s'éteint sans arrêt à cause du vent.

 

6 février 2008  - Caleta Victor Jara - Vers BRAZO NOROUEST

 

Debout à 5h car on pensait quitter aujourd'hui cette baie infernale.

A 8h, il y a toujours 20 noeuds de vent. Difficile dans ces conditions de progresser contre le vent et la marée. On se résigne à attendre encore... De plus, nous avons un peu morflé psychologiquement et il nous tarde de partir pour nous remettre en selle.

A 11h Jean arrive à nous convaincre que, malgré le résidu de vent, il faut y aller. Peu de milles nous séparent de notre destination et l'essentiel du chemin se fera à couvert dans la Bahia Onda, protégée du clapot. Voyage sans grand problème jusqu'à la Caleta Letier mais, en fin de journée, la difficile traversée du canal Murray nous montre bien qu'il n'est pas question d'aller plus loin.

 

8 février 2008 6h du matin

 

Au petit matin, on ramène les amarres trempées d'eau de mer à 5°, les mains gelées, le dos en compote ; 100m d'aussière à tirer et à ranger ça pèse lourd. Nous partons pour Caleta Olla, début du Brazo Nord-Ouest. Le vent nous fiche la paix et nous y parvenons sur les coups de midi.

Excellente protection d'à peu près tous les vents. Une grosse indentation côté sud, couverte d'une épaisse forêt et le bord de la plage garni d'arbres accueillants. Nous y rencontrons un couple de français qui arrive du nord. Ils ont mis 1 mois pour descendre ce que nous allons mettre 3 mois à remonter...

Vue sur le brazo norouest et les patches de kelp qu'il vaut mieux éviter.

 

 

9 février 2008 5h du matin - BRAZO NORD-OUEST

On décolle de Olla avec une légère brise...d'est. Foc sorti, on avance bien dans une des parties les plus spectaculaires de la Patagonie. Dans ce bras nord de Beagle, les glaciers se jettent dans l'eau au ras du bateau. Quelques glaçons échappés nous croisent lentement.

 

Le ciel, couvert au départ se dégage lentement sur la cordillère Darwin aux sommets enneigés. On s'en met plein les yeux. Le soleil se met à taper dur et comme nous sommes sous le trou de la couche d'ozone : écran total et manches longues. Le vent fini par s'arrêter complètement et nous ferons la fin de la journée au moteur sur une mer d'huile, un vrai lac ! D'autant plus surprenant dans le coin qu'à l'abord des îles Timbales nous sommes à l'ouvert du Pacifique.

On pensait s'arrêter dans le Brazo mais, vu la facilité de navigation aujourd'hui, on pousse jusqu'à la Caleta Emilita, à l'entrée du canal Obrien. On ne manque pas de se signaler aux autorités en passant devant les phares. "Nom du bateau, nombre de personnes à bord, d'où venez-vous, où allez-vous, etc...". Notre réputation nous précède, au seul nom d'Ernest, on nous demande si nous sommes toujours avec le voilier Jonathan et sur la réponse affirmative de Jean, les formalités sont écourtées et l'armada nous souhaite bonne nuit ! A noter que si l'armada chilienne est particulièrement service-service, ils sont d'une extrême courtoisie avec ceux qui respectent les procédures, et font des efforts importants pour comprendre notre charabia espagnolo-italiano-brésilien, sans jamais d'impatience.

 

10 février 2008 Caleta Emilita.

 Peu de vent aujourd'hui, on aurait pu avancer, mais les équipages sont exténués. Se lever tous les jours à 5h, naviguer dans le froid pendant 8 à 10h, surveiller le ciel, écouter la météo, CA USE ! Et puis demain de nouvelles dépressions sont annoncées, alors...

Question : que fait-on des déchets lorsque aucune poubelle n'est disponible sur 1.200 milles ?

Réponse : on aplatit les boites de conserve, le reste on le brûle sur la grève où trouver du bois sec n'est pas une mince affaire... A part la plage de cailloux, tout le reste de l'île est recouvert d'une mousse épaisse et spongieuse dans laquelle nos bottes s'enfoncent jusqu'à la cheville. Plusieurs sources d'eau douce vont nous donner l'occasion de remplir quelques bidons qui serviront à nous laver et à faire la vaisselle. Par la suite, les pluies incessantes nous rendront flemmards et c'est dans des bassines sur le pont du bateau que nous recueillerons cette eau tombée du ciel. Quant à la lessive, elle s'entasse car rien ne peut sécher.

11 février 2008 Caleta Emilita

Nos deux bateaux amarrés à l'avant et à l'arrière supportent bien le vent du fond de la baie. Près de 20° dehors, nous sommes dans le front chaud. N'empêche qu'à chaque rafale un peu bruyante on a tous un pincement à l'estomac et tous nous jetons un coup d'oeil machinal pour vérifier la direction du vent. L'amarre avant s'avère nécessaire car comme le vent tourne dans la baie et que le fond ne tient pas...

12 Février 2008 Caleta Emilita

Grosses pluies froides toute le journée, il ne fait plus que 8° dehors, 4 pendant la nuit. Impossible de sortir. Passé des heures à bouquiner, j'ai les yeux qui louchent. Comme l'énergie est mesurée, pas de musique, pas d'ordi, peu de lumière...

 

13 Février 2008 fin de Caleta Emilita

Ramener les aussières - relever l'ancre. Canal Obrien. Au rétrécissement, vent contraire venant du canal Ballenero et du clapot. La Caleta Ancha sera pour un autre jour. On bifurque sur la Caleta Silva.

14 février 2008 Caleta Silva - 1er jour

  

La baie est très bien protégée, nous y supporterons de méchants coups de chien sans problème. Dans l'après-midi, des pêcheurs viennent mouiller devant nous. Les jojo's sautent dans leur annexe et vont voir s'ils ne pourraient pas acheter un peu de poisson pour améliorer l'ordinaire. Pas d'argent ici, on troque. Contre 4 paquets de cigarettes et une bouteille de vin argentin, les jojo's reviennent avec 6 kg de centollas.  

 

 

   

 

Cette grosse araignée de mer, recouverte de piquants est vendue à prix d'or sur les tables d'Ushuaia, ici les pêcheurs ne gardent que les pattes et jettent le corps tellement il y en a. On a regretté de ne pas s'être munis d'un piège à crabes avant de quitter Puerto Williams. On fera trois repas avec ce que les pêcheurs nous ont donné.

 

 

 

15 février 2008 - Caleta Silva - 2ème jour

Nos journées sont rythmées par les bulletins météo chiliens sur BLU et les spots que nous recevons de la météo US. 4-5 fois par jour, on élabore des stratégies en fonction des vents annoncés. Mais comme les choses changent sans arrêt dans cette contrée, on passe de l'espoir à la déception. La déprime gagne nos deux équipages. Les trains de dépressions qui nous passent dessus ne génèrent que des vents forts et contraires, surtout à notre Ouest où le canal Brecknock, grand ouvert sur le Pacifique, est perpétuellement balayé par 4 ou 5m de houle. Nous savons que c'est un passage difficile, plus redouté par les locaux que le passage du Horn.

Un voilier est arrivé ce soir de Puerto Montt. Ils ont mis trois semaines pour arriver jusqu'ici, avec vents portants tout le long. Nous, nous devons remonter dans le sens contraire et nos bateaux à déplacement lourd ne peuvent plus lutter contre le clapot et le vent. Comment va-t-on y arriver ?

Tous ceux qui descendent nous disent qu'il est nécessaire de prendre son temps pour remonter, car il faut, devant certains passages difficiles, patienter de longs jours dans l'attente d'une météo favorable.

On ne fait plus rien sur le bateau, on tourne en rond, on ne parle que de ça. On se sent abandonnés et vulnérables. Ici, il n'y a rien sur des milles et des milles, pas d'humain, pas d'animaux terrestres, une végétation chétive et un décor sinistre sous un plafond bas. De la pluie et du vent...

16 février 2008 Caleta Silva  - 3ème jour

Toujours pas de fenêtre permettant de bouger. Attendre, toujours attendre. Sommes descendus à terre faire un peu de lessive dans une des cascades de la plage. Avons dîné avec les jojo's, mais la soirée ne fut pas très gaie.

17 février 2008 Caleta Silva - 4ème jour

Pas bougé de la journée car passage de grosses averses. Dans la nuit de fortes rafales nous ont réveillées. Même les nuits ne sont pas reposantes.

18 février 2008 Caleta Silva - 5ème jour

Ce matin, avons fait l'inventaire des vivres, car au train où ça va, peut-être sera-t-il nécessaire de rationner. Pour ce qui est de la farine, du riz et des pâtes, on est paré pour plus de trois mois. Pour le pinard aussi, ouf ! Par contre, à part le chou, on n'a plus de légumes frais. Il nous reste quelques carottes et quelques pommes de terre, des oignons et quelques fruits. Bon, ça devrait aller. Et puis, à Puerto Eden on trouvera peut-être des produits basiques. J'ai mal aux yeux à force de lire pendant ces heures interminables. De plus, une hernie abdominale s'est déclarée chez Jean. Ca m'inquiète vu les efforts qu'il faut faire pour tirer sur les amarres et si en plus on est obligés de tirer des bords...

19 février 2008 Caleta Silva - 6ème jour

Le moral est au plus bas. 40 noeuds annoncés dans Brecknock. Il pleut des cordes, la bassine laissée sur le pont est pleine d'eau, l'annexe aussi d'ailleurs. Encore une journée de perdue. Pas vraiment d'amélioration prévue.

20 février 2008 Caleta Silva  - 7ème jour

Maintenant c'est la routine, le phare de Timbales appelle tous les soirs vers 17h pour savoir comment on va. On fait partie du paysage. Ce matin, timide éclaircie, on en profite pour faire de la lessive avec l'eau recueillie. L'eau est glacée et les mains souffrent. On passe notre temps à envisager toutes les possibilités, y compris de faire demi-tour et de remonter par l'Atlantique, bien que le même problème de vent contraire risque de nous rattraper, une fois Le Maire passé. Au terme des discussions, on convient que la seule issue est de continuer. A vrai dire, on se dégoûte du bateau dans ces conditions. Alors on parle beaucoup de notre retour définitif en France, de la maison dont on rêve et du plaisir que nous aurons à voir nos enfants plus souvent. Je pense à eux très souvent et c'est vrai qu'en ce moment, j'aimerais que le voyage s'arrête.

Et les jours succèdent aux jours....

23 Février 2008. Départ de Caleta Silva - VERS CANAL BRECKNOCK.

 9 jours d'attente pour passer Ballenero, 9 jours à ne vivre que par et pour la météo. Contents, mais inquiets quand même, on part sous un ciel plombé. Ballenero, dans le prolongement de Brecknock est un endroit très venté. Comme la nav ne se passe pas trop mal, on fait un peu plus de chemin que prévu.

Le soir, on s'amarre à couple dans une petite caleta, mal protégée, mais à deux pas de Brecknock.

 

 

 

24 février 2008  - CANAL BALLENERO VERS CANAL BRECKNOCK

Le vent se lève progressivement depuis notre départ, nous pouvons même avancer à la voile ! Puis le phare d'entrée de Brecknock semble nous aspirer. Nous filons à 5-6 noeuds et le vent forci. A l'entrée de Brecknock, un courant semble nous aider à avancer. 6 milles à faire avant d'embouquer le canal Occasion qui permet d'atténuer et la houle et le vent de Brecknock. Le clapot est maniable, vent contraire d'environ 15 noeuds. Dans le canal Occasion, le vent faiblit un peu, nous sommes cernés par des murailles de granit et devons zigzaguer entre les hauts fonds et les caillasses à peine visibles dans la brume. Sortie d'occasion, peu de vent, mais une houle de trois mètres par le travers le temps de contourner les dangers de l'embouchure avant de tourner dans Cockburn. Nous sommes à l'ouvert du Paficique, mais la houle s'atténue vers le fond du canal. Cela va tellement bien qu'on pousse jusqu'à la Caleta Cluedo, porte d'entrée du canal Acwalisnan.

 

 

Dans la Caleta, on s'amarre travers au chenal, deux lignes à l'arrière, 1 ligne à l'avant. Erreur, car le vent se canalise dans le sens du fiord, ce qui fait qu'on prend le vent par le travers. Au matin, pour détricoter les aussières, nous avons quelques sueurs à l'idée que l'ancre dérape une fois le bateau libéré car le fond ne tient pas.

 

 

 

25 février 2008 - CANAL COCKBURN VERS CANAL ACWALISNAN

On traverse le seno Dineley poussés par le courant.

Le détroit de Magellan dispose d'une embouchure Est sur l'Atlantique et d'une embouchure Ouest sur le Pacifique. Le Pacifique est plus haut que l'Atlantique, il participe donc majoritairement au remplissage du détroit avec le flot. Le Pacifique remplit le détroit principalement par son embouchure Ouest bien sûr, et également par trois autres canaux en relation quasi directe avec  l'océan. Le canal Acwalisnan est l'un de ceux là. Inutile de préciser les courants qui le parcourent...

Ce passage sera donc un peu délicat à négocier et il est important d'arriver à l'étale de basse mer. On fait des ronds dans l'eau devant l'entrée. Le passage est étroit et les fonds remontent à moins de 5m, ce qui en pleine marée peut générer des courants de 8 noeuds. Ernest passe en premier, vu aux jumelles, ça n'a pas l'air bien méchant. Nous approchons prudemment à 3 noeuds... puis nous sommes comme aspirés, la vitesse monte en flèche. Jean à l'avant du bateau demande "à combien filons nous ?" je n'ose lui répondre. Nous allons traverser ce passage à plus de 10 noeuds, emportés par le courant. Puis derrière l'avancée très étroite, nous sommes pris dans des tourbillons, le nez d'Ernest tourne violemment sur la gauche vers les rochers, la barre devient dure, je ne peux plus la tenir, Jean saute dessus, pendant que je me jette sur l'accélérateur. Sans l'appui musclé et du capitaine et du moteur, on allait se vautrer dans les cailloux. J'ai mis une bonne heure à m'en remettre !.  Jean dira plus tard que "faire du rafting avec un bateau de 10 tonnes, c'est pas glop !"

Ensuite, navigation sans histoire jusqu'à la Caleta Murray à l'entrée de Magellan. Nous finissons la journée sous un crachin tenace.

 

26 février 2008 ENTREE DANS MAGELLAN

 

  Nous naviguons enfin dans le fameux détroit qui a l'allure d'un grand, très grand canal large de 30 km et long de 500. Faut-il que Magellan ait eu du bol pour en trouver la sortie Ouest : c'est un vrai labyrinthe par ici !

Bientôt nous arrivons à un autre passage difficile : le Paso Ingles entre l'île Carlos III et le continent. La largeur du détroit passe rapidement à cet endroit de 10 à 2 milles. De plus, à peine plus au Nord, une énorme retenue naturelle, le Seno Otway, déclenche une circulation de milliard de m3 d'eau à chaque marée au travers du canal Jeronimo provoquant mascarets et tourbillons extrêmement dangereux. A la hauteur du phare de la petite île marquant le rétrécissement de Magellan, un fort courant contraire nous atteint en quelques secondes, comme un raz de marée, nous obligeant à faire demi-tour à 6 milles du mouillage projeté. Jeronimo déverse des trombes d'eau et le passage devient impossible.

 

On opte pour la Caleta Galant sur la rive droite de Magellan. Heureusement, tout le long du voyage les abris seront nombreux et faciles d'accès. On avait pourtant bien étudié la marée, mais décidemment les multiples paramètres qui la contrarient (ou l'accélèrent) nous rendent son fonctionnement incompréhensible.

Obsédés par la sécurité, on pose des lignes à terre, perpendiculairement au fond de la vallée, pensant être tranquilles et on va se coucher.A  minuit, le vent hurle. De forts williwaws déboulent de la vallée par le travers du bateau. A 1h30, sous les assauts d'un vent de 60 noeuds, le bateau est échoué le long de la plage dans les caillasses. Les safrans tossent misérablement. L'ancre tient encore partiellement, mais pour combien de temps ? A 2h, on se décide à tenter une sortie, l'avant du bateau flotte encore. Jean détache et je  récupère l'aussière bâbord qui ne sert plus à rien et on met le moteur en route. Le moment délicat sera lorsque j'aurais lâché l'aussière tribord car alors le bateau, sous l'effet du vent, va faire demi-tour et des écueils sont tout près. On profite d'une accalmie relative, Jean remonte le mouillage le plus vite qu'il peut, je lâche l'aussière et j'embraye en croisant les doigts. Ernest se dégage, les safrans ne touchent plus, j'accélère, c'est gagné !

Dans une nuit noire, nous voilà partis au milieu de la baie, l'oeil rivé sur le sondeur. On mouille, l'ancre accroche bien. Heureusement car le vent va ronfler toute la nuit. A 6h, ça se calme et on en profite pour récupérer l'amarre restée à terre puis pour sommeiller jusqu'à midi. Les jojo's ont subis le même sort et ont remouillé derrière nous.

 

 

 

L'amarre restée à terre a déroulé ses 100m sur la grève...

 

 

 

29 février 2008 CALETA GALANT VERS LA SORTIE DE MAGELLAN

Sous une pluie fine et pénétrante. Il fait froid et la visibilité n'est pas terrible. Nous reprenons la route qu'il nous a fallut rebrousser il y a deux jours. Le moral n'est pas terrible et l'angoisse est palpable. Le courant est avec nous et le vent est faible. On avance bien. Le débouché de Jeronimo m'inquiète un peu, mais nous le passons sans encombre, prenant même plaisir à voir deux baleines à bosse le long du rivage. De loin, on avait pris leurs énormes nageoires pour des voiles de bateau ! Quelques otaries dorment à la surface de l'eau plate, leurs nageoires à la verticale.

   Au débouché du canal Tortuoso la vitesse s'effondre à 1,5 noeuds. On se dit que le courant de marée va s'inverser 1h plus tard et qu'il faut patienter. 2h plus tard, nous faisons du sur-place. On s'acharne encore pendant 2 h. Puis à 15h30, un grain nous arrive dessus à toute vitesse et avec lui une forte poussée de vent. On affale la grand'voile en catastrophe. Mais impossible de poursuivre, le vent ayant levé le clapot dans lequel Ernest ne sait plus avancer. On fait demi-tour et à sec de toile, on file 9 noeuds !!! Le refuge de la caleta Borja est tout près et nous y arrivons en Airbus, puis travers au vent pour entrer, la barre me scie les épaules pendant que Jean va préparer le mouillage dans une vraie danse de St-Guy ! La Caleta Borja est sujette aux williwaws (vent d'une extrême violence dévalant les falaises abruptes) et bien qu'attachés nous ne passeront pas une nuit tranquille.

 

1er mars 2008 CALETA BORJA VERS LA SORTIE DE MAGELLAN

Repos aujourd'hui. On s'aperçoit depuis un bon moment que la progression dans le lit des vents d'ouest est extrêmement difficile, de plus les phénomènes de marée auxquels nous ne comprenons rien, et ce vent qui miaule en permanence, tout cela affecte notre capacité de résistance. Les nuits d'inquiétude aussi, même si elles sont calmes (rares) car alors l'esprit anticipe l'étape du lendemain, en se demandant ce qu'il risque ENCORE de nous arriver...

3 mars 2008 CALETA URIARTE VERS LA SORTIE DE MAGELLAN

Aujourd'hui est une étape décisive, et elle va être longue. Il nous faut pousser le plus possible vers la sortie de Magellan car la météo du 4 mars devrait nous permettre de tenter la sortie du détroit de Magellan et d'embouquer les canaux menant vers le Nord, ce qui n'est pas un mince affaire. Si nous ratons cette fenêtre, il nous faudra sûrement patienter de longs jours. Dès le départ, nous sommes cueillis par un grain qui réduit la visibilité (la poisse d'avoir des lunettes quand il pleut !) à rien du tout et la vitesse à presque rien. On laisse passer le grain en navigant au radar, la vitesse tourne autour de 3 noeuds, c'est pas gagné. Les jours raccourcissent rapidement car nous sommes au début de l'automne et dans le coin pas question de naviguer de nuit. A mi-chemin, un courant nous fait plafonner à la hauteur de Puerto Angosto, on désespère, le plafond est bas. Un front nous passe dessus. Toujours le radar. Nous grignotons les milles peu à peu ; la vitesse reprend pour se reperdre quelques milles plus loin au croisement d'un fiord. Aux 2/3 du chemin, on sait que l'on ne pourra pas aller jusqu'à Puerto Tamar sur l'île qui marque la sortie de Magellan et que l'arrivée de nuit dans la Caleta Uriarte sera très difficile. Jean décide de se rapprocher de la rive ouest du détroit. Bonne pioche, sous grand'voile on reprend du jus. Nous sommes finalement arrivés à bon port juste avant la tombée de la nuit. Sauvés ! Après cette longue journée épuisante dans le bruit de la coque qui tape dans ce clapot creux et court, dans le bruit du vent qui hurle dans les haubans, dans le bruit du moteur que l'on pousse pour arriver à temps, aller poser les lignes à terre est une épreuve. Derrière la tension retombe et l'on n'est plus bon à rien. Manger, vite, et dormir.

Nuit calme, mais nous avons mal dormi, en pensant à la sortie de Magellan, derniers milles vers l'Ouest. Après ce sera le canal Smyth et le début de la remontée vers le Nord.

 

4 mars 2008 LA SORTIE DE MAGELLAN

 7h, aussières rangées, on décolle dans un léger vent de Nord-Ouest. On dit au revoir au "Faro Felix" et traversons la sortie de Magellan sur une mer d'huile à peine ondulée par une houle longue et paresseuse. Avec le foc sorti, on file 5 noeuds. Le courant de marée doit nous aider un peu. Nous sommes à marée montante. Nous avons fini de progresser vers l'ouest, maintenant chaque mille parcouru nous rapproche des latitudes plus clémentes. A nous les canaux nord-sud !