Canaux de Patagonie

 

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CANAUX SUD - NORD

4 mars 2008

    

 

On pénètre dans le canal Smyth en se faisant connaître du Faro Fairway, qui bien sûr a été prévenu de notre passage par le faro Felix. Là changement de décor, dans Magellan, c'était de hautes montagnes abruptes et désolées, là c'est une poignée de cailloux peu élevés couverts de végétation. Le vent est tombé - mer d'huile.

 

  

A mi-chemin du mouillage, un brouillard épais nous tombe dessus rendant les choses fantomatiques. Le bateau de nos potes semble suspendu entre rien et rien. On met le radar en route, car ici, il faut zigzaguer entre la multitude l'îles et d'îlots et les bancs de sable sont fréquents. Nous sommes à nouveau sous tension car ni la cartographie numérique ni les cartes ne sont justes. Certains endroits n'ont même jamais été véritablement explorés. Bienvenue aux aventuriers !

Ca se lève un peu, juste assez pour apercevoir les deux phares, prendre un alignement et tirer tout droit jusqu'au mouillage. Passons devant l'épave d'un cargo échoué sur un ilet. D'où vient-il,  que s'est-il passé, qu'est devenu l'équipage ? En fait, Willy de Roos dans son livre "seul sur le sillage des caravelles" raconte son histoire : c'était un bateau américain avec un pilote chilien. Le pilote indique :"on the left" pour éviter un écueil bien connu de lui. Le barreur obtempère ; en réponse le pilote lui dit "all right", pour exprimer que tout va bien, alors le barreur fait pivoter du cargo met à droite toute ("all right")... et il s'échoue ! Comme quoi, un problème de langue peut-être à l'origine d'une tragédie.

Arrivons enfin dans la Caleta Dardé, c'est une baie naturelle accessible par un étroit passage peu profond. On va enfin pouvoir se reposer pendant quelques jours. Ces derniers temps ont été durs physiquement et psychologiquement.

 

5 mars 2008 Caleta Dardé

Évidemment, comme nous avions amarré le bateau cul aux vents d'ouest, c'est de l'est que nous avons ce matin. Rhaaa, jamais tranquille !!!

A 17h, Jean dit "on va déplacer les aussières de façon à orienter l'arrière du bateau un peu mieux. Le soir, nos potes viennent boire l'apéro, puis à 21h comme les rafales se font plus fortes (on est maudits !) et s'orientent dans un secteur N/NE-NO, de l'avant à l'arrière du bateau, 180° en tournant à toute vitesse, nous sommes poussés par le travers et on se retrouve plus ou moins dans la situation de la Caleta Galant de triste mémoire avec le risque d'aller à nouveau s'échouer sur les caillasses.

On s'habille et Jean part avec l'ancre plate dans l'annexe pour la jeter au NE du bateau. Toute la nuit, les rafales ont ronflé fort, impossible de dormir avec la hantise que l'alarme de dérive d'ancre se mette en route.

 

6 mars 2008 Caleta Darde

Ce matin, les rafales sont moins violentes et les deux ancres ont travaillé correctement. Néanmoins la nuit ne nous a pas apporté le repos dont nous avions tant besoin.

 

7 mars 2008 Caleta Dardé.

Temps calme, on relève les aussières couvertes d'algues, puis les ancres et on part. Il nous faut quand même 45 mn pour tout ranger. Direction Caleta Fortuna. : 6h passées sous une pluie glaciale.

La caleta est une vaste baie ouverte au sud. On ne peut pas s'attacher aux arbres, mais le fond tient bien. Les profondeurs sont variables vers les bords passant de 8 à 15m très rapidement. Une fois ancré, on s'aperçoit qu'une brise de S-O nous pousse doucement sur les rives, alors qu'on attendait du N-O !!!!! Passerons néanmoins une nuit tranquille.

 

8 mars 2008 Caleta Fortuna- 7h

L'automne arrive et les jours raccourcissent ce qui réduit d'autant les heures où l'on peut bouger.Au début du canal de Beagle on pouvait se lever à cinq heures et partir avant six !

On relève l'ancre vite fait. Nous avons 18 milles à parcourir avant la Caleta Victoria. Dans deux jours un coup de chien est annoncé et il nous faut un abri sûr. La pluie se met à tomber et avec elle la visibilité disparaît. Radar. On avance lentement, s'essuyant les lunettes régulièrement car elles se couvrent de gouttelettes d'eau. Un bateau de pêche est là. Sera-ce assez grand pour nos deux bateaux ? Nous entrons les premiers en prenant soin d'éviter la masse de cailloux en plein centre et où les profondeurs ne dépassent pas 5m. Nous dépassons les pêcheurs et allons mouiller dans le fond par 3m d'eau.

9 mars 2008 Caleta Victoria

Au matin, évidemment, le vent est TRAVERS au bateau - JAMAIS TRANQUILLE. Nos deux capitaines, jamais découragés, vont porter une aussière à l'avant de chaque bateau. La baie est large, il nous faudra plus de 100 m d'aussière.

Et quand je pense que nous sommes au tiers du chemin... On essaye de prendre les choses au jour le jour. Nous avons depuis longtemps abandonné l'idée d'être suffisamment tôt pour traverser le Pacifique.

Le moral est un peu atteint. Jean tourne en rond et refait inlassablement le calcul des milles, élabore des stratégies, potasse le guide et referme tout, lassé.

On est en train de se dégoûter de la vie de bateau. Tout le matériel électrique souffre terriblement de cette humidité que le chauffage ne peut pas combattre complètement. L'enregistreur à rendu l'âme, les piles se déchargent à toute vitesse, le GPS portable se met à afficher tout à l'envers quand il a trop froid et la condensation fait ruisseler les boites de conserve.

 

10 mars 2008 Caleta Victoria

Nuit en pointillé, grosses rafales par le travers, je me suis sentie glisser vers le puit de dérive toute la nuit. Ca fait maintenant deux jours que la pluie tombe sans interruption. Côté positif : on fait le plein d'eau à boire.

Gros vent jusqu'à midi - 13h, demain ça devrait se calmer.

 

11 mars 2008 Caleta Balandra

  

 

Sommes finalement partis par le canal Sarmiento. La Caleta Balandra est difficile à voir. Avons fait des ronds dans l'eau avant de comprendre comment ça se jouait. Une fois dedans et nos lignes à terre posées, pas de problème. Petites rafales tourbillonnantes mais sans gravité. Avons trouvé le temps d'aller brûler nos poubelles avant la marée haute, car après plus d'accès aux rives.

 

 

12 mars 2008 Caleta Balandra

Journée ensoleillée à marquer d'une pierre blanche. La météo prévoit quelques jours sans vent : à nous l'estrecho Nelson !

 

13 mars 2008 Vers Nelson

On ramène les aussières et on part. Repassons l'étroit passage d'accès en massacrant le kelp. On s'est habitué, on sait qu'avec une petite marche arrière on s'en dégage facilement, mais ce n'est pas une raison pour passer dedans exprès, hein !

Là, recommence le sempiternel scénario : vent et méchant clapot contre. Les vents devraient faiblir dans la journée mais plus le temps passe, plus le vent forci.

Jean maudit les éléments (et moi donc, les dieux doivent en entendre de belles !). Inutile d'insister, direction Caleta Moonlight Shadow. C'est un fiord long de 2 milles sur la rive ouest de Sarmiento. Les jojo's s'engagent en premier. L'endroit d'ancrage est très étroit et notre amarrage à couple se fait aux forceps.

 

 

Pour une fois, le terrain nous permet de crapahuter un peu aux alentours. Depuis les hauteurs nous apercevons une chaîne de glaciers. Le ciel est exceptionnellement bleu, presque sans nuages.

 

 

14 mars 2008 Caleta Moolight Shadow

On y passe une journée calme et ensoleillée et le soir nous offre un spectacle comme on en a rarement vu jusqu'ici

   

Dans la nuit, Jean souffrant d'insomnie se lève à 3h du matin et recevant la météo décide que nous partirons au petit jour.

Pour moi, réveillée par le bruit de la radio, la nuit est terminée avec le sommeil cassé, car depuis quelque temps, nous avons abandonné la cabine trop humide et inchauffable, pour dormir dans le carré.

 

 

15 mars 2008- Puerto Bueno

  

Au petit jour, nous voilà revenu dans Sarmiento. Toute la journée au moteur , mer d'huile et nous passons l'Estrecho Nelson, grand ouvert sur le Pacifique, aussi tranquillement qu'une barque sur le lac du bois de Boulogne.

Ce soir nous mouillerons à puerto Bueno, une baie bien fermée mais protégée de l'Ouest par un isthme trop bas pour pouvoir y attendre le prochain coup de vent. Il faut donc impérativement partir demain matin et chercher un meilleur abri dans le canal Pitt.

 

16 mars 2008, caleta inconnue

Nous n'avons plus qu'aujourd'hui pour avancer avant que le vent des jours prochains ne nous en empêche. Pour raccourcir la route, nous passons par un étroit canal entre l'île Peel et l'île Chatham. C'est parfaitement navigable tout le long. Pour le refuge de cette nuit nous n'avons qu'un point GPS, pas de carte et pas de croquis, seulement l'indication qu'il s'agit d'une petite baie fréquemment utilisée par les pêcheurs...

 

  

On s'aperçoit rapidement que le point GPS que nous donne notre guide est...dans l'eau, au milieu du canal ! On longe donc les côtes autant que possible afin de trouver une petite baie qui pourrait correspondre, mais le temps passe, et le vent monte, il nous faut une solution rapidement si nous ne voulons pas faire 20 milles en arrière et regagner le précédent mouillage. Alors, dans une anfractuosité de la côte derrière une petite pointe, nous jetons l'ancre dans 15 m d'eau sans connaître la nature du fond (rochers, sable ou vase ?) puis on installe les sempiternelles aussières à l'arrière attachées à des arbres. Nous sommes à 20m du bord et à 10m des rochers sur le côté tribord. La petite pointe nous protège quelque peu mais ne nous épargne pas totalement de la houle. La végétation nous fait un rempart du côté des vents dominants que nous espérons suffisant...

Pour plus de sûreté, nos capitaines portent une ancre au vent. D'après la météo, nous devrions être bloqués 2-3 jours, dans ce mouillage précaire...  

 

18 mars 2008 Mouillage sans nom.

 

Une dépression très creuse arrive dans deux jours. Nous ne pouvons rester là, le mouillage est trop à l'ouvert du canal. Dans le canal Pitt, un léger vent de sud devrait nous aider à avancer. A peine sortis du mouillage, le moteur tousse, puis s'arrête. Je pense que du kelp a pu s'enrouler autour de l'hélice. Jean ouvre le compartiment moteur et constate que le bol en verre du pré-filtre est cassé, le gasoil  coule à flot. Il l'avait nettoyé hier et en le serrant avait dû fendre le bol qui sous l'effet des vibrations a fini par casser.

Pendant que Jean tente de court-circuiter le pré-filtre en pestant d'angoisse, je déroule un bout de foc pour maintenir le bateau dans la bonne direction. J'ai le coeur au bord des lèvres, que faire si on ne peut pas réparer ?

Jean termine la réparation de fortune et nous repartons les dents serrées en espérant que tout tiendra jusqu'au prochain mouillage... Pour lequel, là aussi nous n'avons pas d'autre indication qu'une position GPS. Finalement, après mûres réflexions, l'entrée d'un lagon est repérée par les jojo's et nous pénétrons prudemment dans des eaux calmes entourées de végétation, accueillis par des canards vapeur (ceux-ci se servent de leurs ailes comme de roues à aubes pour se déplacer sur l'eau, on dirait qu'ils font une course à l'échalote !). D'ailleurs le lagon s'appelle 'Pato Vapor', le bien nommé. Nous nous amarrons dans une petite baie en U dans laquelle tombe une cascade, deux amarres à l'arrière, une à l'avant  + une aussière entre les deux bateaux, nous sommes parés, on peut affronter le vent à venir.

Et d'ailleurs, la nuit nous verra dormir comme rarement nous en avons eu l'occasion.

 

21 mars 2008 Caleta Pato Vapor

Trois jours (et nuits) de pluie ininterrompue. Une bassine de 10litres posée à même le pont se remplit en moins de 24 heures ! Depuis que nous sommes passés de l'autre côté de la cordillère, les nuages chargés d'eau arrivant de l'ouest et bloqués par les hauts sommets déversent leur contenu à gros bouillons sur les pauvres humains qui passent par là.

  

 

 

Ce matin, nous reprenons la route. Petite pluie fine en sortant, puis quelques trous de ciel bleu.,

Ne vous y trompez pas, la photo est bien en couleur, ce n'est pas un trucage !

 

Théoriquement nous avons la marée pour nous jusqu'à 10h, après le courant s'inverse et donc devrait nous freiner.

A midi, on file nos 4 noeuds avec une brise de face ???

On ne comprend rien aux phénomènes des courants et des marées. Tiens par exemple, les marées : il peut y en avoir 3 ou 4 dans la même journée. Certaines durent 4 h, d'autres 7h, on y perd nos connaissances des marées bretonnes : environ 6h de flot, 1/2 h d'étale puis 6h de jusant. C'est simple, tout le monde connaît ça ! Ici, c'est n'importe quoi. Entre le courant lié aux îles, aux cailloux, aux profondeurs fluctuantes, celui venant des fiords profonds, celui lié au vent, au rétrécissement entre deux terres, etc... Alors, c'est un peu au petit bonheur.

Bref, nous sommes arrivés à Caleta Luna vers 15h30. C'est un refuge de lions de mer et d'oiseaux marins. Avec un vague rayon de soleil, l'arrivée nous a semblé belle.

Nous avons mouillé dans une petite crique, au fond d'une large baie, à quelques mètres des arbres auxquels nous nous sommes attachés. Le temps que Jean porte la première aussière à terre, Ernest s'est tourné de 90° sous l'effet du courant descendant. L'arrière s'est retrouvé dans les frondaisons, j'aurais pu sauter à terre et les profondeurs étaient encore d'une dizaine de mètres...L'éolienne en a profité pour tailler quelques branches !!

 

22 mars 2008 Caleta Pablo Neruda

 

On en termine avec le canal Pitt et après avoir zigzagués entre les îles et îlots du canal Andres, on débouche dans le canal Conception.

Jusque là, ça n'allait pas trop mal. Entre 3,5 et 4 noeuds, pas de courant, peu de vent. Dans conception, changement de programme, un clapot assez dur et un vent de N-O autour de 20 noeuds. Notre cap est plein nord et la vitesse tombe à 2 noeuds. Il nous reste 4 milles pour atteindre l'île Topar où se trouve notre prochain refuge. La situation de cette île au carrefour de trois gros canaux (Wide, Trinidad et Conception)  rend l'endroit assez mouvementé d'autant que les canaux Trinidad et Conception sont grands ouverts sur le Pacifique..

Nous hissons la grand'voile pour tenter de gagner en vitesse et nous orientons le cap plus ouest pour la faire porter. Le long de l'île, le clapot diminue mais pas le vent.

Chaque arrivée dans un nouveau mouillage est une nouvelle aventure, parfois stressante. "Tu crois que l'entrée est là ?" " et ces cailloux là, devraient être plus à droite, alors ce qu'on voit, c'est quoi ?"

En fait, il n'y a qu'une fois le nez dessus que l'on devine comment faire.

Bref, nous rentrons dans un petit fiord où, passé le coude à l'entrée, on s'aperçoit que tout le fond de la Caleta est occupée par des pêcheurs. 4-5 bateaux, un campement et beaucoup d'activité.

On fait un rond dans l'eau pour trouver un autre endroit.

Un bateau se détache et semble nous indiquer la partie droite du chenal. On plonge l'ancre dans 10m d'eau et les pêcheurs empoignent une de nos aussières pour aller l'accrocher plus loin à un arbre.

Merci les gars ! D'où viens-tu - de France - C'est très loin... Et toi - de Puerto Natales - Nous sommes là pour 100 jours - saison de pêche - Suerte !

  

 

  Ils ont installé des feuilles de plastique tendues sur une charpente élémentaire en bois. Plus tard, un pêcheur en combinaison de plongée (10° dehors, alors imaginez dans l'eau !) vient en nageant nous proposer des oursins et un beau merlu qu'il échange contre 2 canettes de bière.

 

 

23 mars Caleta Pablo Neruda

Ce matin, les pêcheurs nous exhortent à venir à terre pour partager le maté. Nous passons un bon moment avec ces hommes rudes dans leur cahute précaire. Quelques matelas de mousse sont posés sur des châlits rudimentaires, un poêle à bois au centre au-dessus duquel sèchent quelques chaussettes, des planches mal dégrossies au sol. C'est là qu'ils vivent pendant la saison. Ils viennent de Puerto Natales à 30h de route. Ils sont très curieux de nous et malgré notre espagnol un peu hésitant, tout le monde se comprend dans la bonne humeur.

En fait, contrairement à ce qu'il se passe chez nous, les pêcheurs dans les canaux nous accueillent volontiers et ont beaucoup de respect pour nous. Et pourtant ils nous donnent bien plus que nous ne leur apportons.

 

  

De retour au bateau, on les voit arriver plus tard avec des oursins, et des ormeaux. On troque du vin argentin (ce qui les fait beaucoup rire, car le vin chilien est bien meilleur !). Puis ils reviennent à nouveau avec un gros filet de merlu et un congre énorme. Cadeau. Ils précisent que c'est par amitié qu'ils nous offrent leurs poissons. Leur générosité nous émeut fort.

 

 

 

  

 

Rencontre imprévue...

 

 

 

 

25 mars 2008 Caleta Neruda

  

A 8h, on lève l'ancre sous les "adios" des pêcheurs qui guettaient notre départ. Il y a quand même de bons moments dans ce voyage du bout du monde.

D'ailleurs, la journée  se déroule sous de bons auspices puisque nous avançons tellement bien, malgré un petite pluie fine, qu'on pousse jusqu'à la Caleta Apala en plein milieu de l'île Saumarez où nous allons passer une excellente nuit au milieu des canards vapeur.

 

 

26 mars 2008 Caleta Apala

 

Nous sommes à 25 milles de Puerto Eden et quasiment sûrs d'y arriver ce soir.

Pourtant, alors que la météo n'annonçait que peu de vent, nous allons batailler toute la journée contre le clapot et 18 noeuds de vent contraire. Le rétrécissement entre les îles et les montagnes abruptes doit accélérer le phénomène. Cet endroit ne s'appelle pas "Paso del Indio" pour rien.

Nous arrivons péniblement à Puerto Eden en fin de journée.

 

  

Incroyable ténacité des hommes accrochés à cette terre hostile...

Le village (160 habitants) est un assemblage de maisons colorées en tôle ondulée peinte et bâties sur pilotis. Pour circuler, sur cette terre gorgée d'eau, ils ont construits des passerelles de planches au dessus du sol qui serpentent d'une maison à l'autre. Sans cela, il serait impossible d'aller d'une maison à l'autre. Bien sûr, pas de voiture, pas de vélo, pas de mobylette...

On est surpris de découvrir un végétation sauvage inattendue ; framboisiers, menthe en tapis vert tendre, buissons de fushias.

Tout le monde nous salue avec le sourire et c'est plaisant de retrouver un peu de civilisation. 3 épiceries dans le village et qui manquent de tout.

 

 27 mars 2008 Puerto Eden

 

  

Ce matin, branle-bas de combat dans le village : le navire de ravitaillement doit arriver d'ici peu. C'est un cargo qui relie Puerto Montt (tout au nord) à Puerto Natales (tout au sud) en passant par Puerto Eden une fois par semaine.

A midi, les légumes arrivent dans une épicerie perchée sur les hauteurs et dont rien n'indique le négoce. On me dit "c'est une maison bleue par là.." J'ai dû faire toutes les maisons bleues du coin avant de tomber sur la bonne par les caillebotis qui montent et qui descendent.

Les femmes se précipitent, et avant même que tout soit déballé, commencent à remplir leur panier. J'ai trouvé des tomates (pas très mûres) des carottes, des patates,  un gros chou, citrons, oranges (toutes petites), prunes et oignons (gros comme des melons). Impossible de trouver du lait en poudre (denrée trop chère). Nous n'en avions pas pris assez à Ushuaia, oubliant qu'il n'y a pas que dans le café du capitaine qu'on peut l'utiliser mais aussi dans la béchamel, les gâteaux et les quiches...

Le soir, on se paie le restaurant où l'on se rend en annexe de l'autre côté de la baie. "El rincon Chilote", une gargote tenue par une native de Chiloé où l'on goûte la soupe de crustacés et d'algues et une pizza aux centollas. On s'est gavé !

Nos hommes ont trouvé 400 litres de diesel qui doivent arriver dans 3 jours. J'en connais qui ont attendu beaucoup plus que ça...

Le vent a soufflé toute la journée et c'était bon de passer du temps à terre et de ne plus l'entendre rugir dans les haubans..

 

30 mars 2008 Puerto Eden

 

Le fuel étant arrivé hier, sommes sur le départ ce matin en guettant l'avance des nuages.

Départ sous un grain, vent contraire (évidemment !) mais pas de clapot, on avance entre les cailloux aux abords de l'île Wellington.

Nous devons aujourd'hui passer l'angustura Iglesa, un rétrécissement en chicane qui peut produire des courants de 8 noeuds, comme on se souvient d'Acwalisnan et de notre partie de rafting, on est un peu inquiet. Les choses se passent plutôt bien avec juste un surf à 6 noeuds avant la sortie. Ouf !

Nous voilà dans le canal Messier, les grains se succèdent, comme d'habitude.

 

  

A 4 milles de la Caleta Yvonne, le crachin est tel qu'on n'y voit pas à 100 m. Radar.

Nous pénétrons doucement dans un fiord pensant que c'est le bon. Vu les grandes profondeurs, on s'est trompé, d'autant que nos potes nous appellent sur la VHF pour nous dire qu'ils sont en face d'une entrée qui pourrait être ça. Bingo !

Demi-tour au ras des falaises.

 

Cette nuit, nous entendrons des dauphins qui soufflent autour du bateau, bon augure pour les marins.

 

31 mars 2008 Caleta Yvonne

 

Et en effet, nous nous levons sous un ciel bleu lumineux. C'est la première fois depuis trois mois qu'on voit un ciel sans AUCUN nuage. Le canal Messier est d'huile et le soleil tape dur. Gare aux brûlures car nous sommes sous le trou de la couche d'ozone.

Filons à 4-5 noeuds, pas de vent, pas de courant. Nous bouclons les 25 milles en moins de 6h et à 16h, nous sommes amarrés au fond d'un fiord dont les collines sont touffues de végétation et d'arbres bien droits synonyme de protection.

 

1er avril 2008 Caleta Point Lay - CANAL MESSIER

 

Nous sommes à 50 milles du Golfe de Penas. Le moral va mieux pourtant les jours difficiles ont été nombreux. La solitude absolue de ces contrées désolées nous fait prendre conscience de notre vulnérabilité. Ici, il est interdit d'être malade, de se blesser, de tomber à l'eau sous peine de mort. Les problèmes techniques doivent trouver une solution si l'on ne veut pas se retrouver comme des Robinson Crusoé, la chaleur et les fruits exotiques en moins. Bref, nous sommes complètement livrés à nous-mêmes et c'est vrai que cela a quelque chose d'un peu effrayant.

Heureusement, les moments de basses eaux morales n'ont pas été au même moment pour chacun de nous. On a pu ainsi se rassurer mutuellement et alternativement. La proximité de Gérard et Pascale  éloigne aussi la tentation de baisser les bras. On a besoin les uns des autres et ça nous oblige à ne pas lâcher prise.

Le Golfe de Penas est un gros morceau et on se demande combien de temps nous aurons à attendre devant avant de pouvoir passer. Nous sommes au début de l'automne et l'anticyclone du Pacifique à tendance à donner des signes de fatigue.

 

2 avril 2008 Caleta Point Lay - CANAL MESSIER

 

  

Il pleut sans interruption depuis 2 jours, une bonne grosse pluie bien froide. Voilà une longue journée qui s'annonce. De toutes façons même s'il faisait beau, impossible de se balader à terre, la végétation pousse sur une mousse spongieuse et comme il n'y a pas d'animaux terrestres, il n'y a pas non plus de chemin. De plus, souvent les rives sont abruptes, impossible d'accoster, les rochers sont glissants ou couverts de moules énormes (Cholgas) qu'il est impossible de manger pour cause de marée rouge toxique infectant les bivalves.  C'est seulement en imagination qu'on salive en pensant aux ventrées de moules marinières, farcies, provençales, poulettes qu'on aurait pu faire...

 

 

3 avril 2008 Caleta Point Lay - CANAL MESSIER

Voila maintenant plus de 48 h qu'il pleut sans interruption. A 10h le vent à cessé, mais pas la pluie. 30 litres d'eau récoltés. Les journées sont longues dans ce bateau-prison.

 

4 avril Caleta Point Lay - CANAL MESSIER

Encore des averses cette nuit, mais comme le vent cale, nous partons.

La journée passée sous les grains, on tire des bords pour essayer de gagner sur le vent. La grêle tombe comme un reste de colère d'un dieu en courroux.

On attaque le mouillage par le sud par un étroit chenal entre l'île Zealous et l'île Porcia espérant que le clapot nous épargnera ou au moins sera moins méchant que dans l'énorme MESSIER.

 

  

Seulement la cartographie numérique n'est pas juste - d'après le PC nous sommes actuellement sur la terre - et la carte papier est à trop grande échelle pour nous donner le détail d'écueils éventuels. Tans pis, on se fie à son bon sens, les yeux en alerte et on y va.

Dialogue : "- Alors le caillou là à gauche, on le laisse à tribord ou à bâbord ?"

               "- On va attendre d'être dessus pour décider et voir s'il y a un passage entre la côte et le caillou"

On avance prudemment l'oeil sur le sondeur.

              "- Bon alors, on est dessus. J'ai encore 15m d'eau, on fait quoi ?"

                                                                                   "- On laisse à bâbord, dit le capitaine".

On sait qu'une île au milieu d'un chenal peut être le prolongement d'une pointe sous marine, alors on se méfie, à la moindre alerte du sondeur, on vire de bord. Mais là, bonne pioche, ça passe autour des 7-8 m...

Nous arrivons en vue du chenal d'accès au mouillage entre deux grains (merci mon Dieu !). Le passage est étroit et 2 bateaux ne pourraient pas entrer de front, on passe doucement vitesse lente en surveillant le kelp qui peut cacher un rocher immergé, j'ai la main en sueur autour de la barre. Une fois à l'intérieur c'est un dédale de petites îles, de petites baies touffues de végétation et d'oiseaux.

Direct au fond et on amarre les deux bateaux devant, derrière sur les côtés et entre eux. Bon, maintenant le vent peut venir !

Quelques canards vapeur s'enfuient à notre approche, un couple de caranca (grosse oie du sud) discute sur le rivage. Au fond de notre baie, pour une fois c'est une petite plage où nous allons faire brûler les poubelles qui s'entassent.

Jean communique notre position au phare San Pédro, maintenant l'armada sait où nous sommes. Tout va bien, la tension retombe et on allume le chauffage.

 

5 et 6 avril 2008 Caleta Lamento del Indio, en attente de traversée

Dernière escale avant Penas

Heureusement que nous sommes solidement attachés car le vent va souffler 40 noeuds, les bateaux s'inclinent dans les rafales qui tournent dans la baie, mais ne bougent pas.

A part le chauffage qui reflue de la fumée dans le carré périodiquement avant de s'éteindre.

Nous devrions partir après-demain. On croise les doigts.